Avant-propos: La reconnaissance de la grandeur d'un leader
Le Général appartient à cette lignée de femmes et d’hommes exceptionnels qui ne sont portés au-devant de la scène que dans les situations où les protagonistes n’ont pas d’autres choix. Il est rare, en effet, que les regroupements humains confient d’emblée les gouvernails aux plus capables. Les choix des chefs et des têtes se font le plus souvent sur le terrain des compromis favorisant les opportunistes et dont les meilleurs sont, par nature, exclus.
Pourtant, ces choix mus par les intérêts et les transactions mènent inéluctablement à des situations inextricables. Nul ne s’improvise leader : la collectivité se voit alors contrainte d’en appeler à l’élite véritable, celle qui, à l’épreuve, n’a pas transigé avec les principes. Car ce sont les principes universels qui, objectivement, gouvernent tous les rapports. La tâche du leader est de veiller à leur respect; tâche ardue, s’il en est, tant les puissances de l’argent et les intérêts privés s’y opposent avec un acharnement constant et prévisible.
Comme les grands esprits finissent toujours par se rencontrer, André Malraux, une étoile centrale dans la constellation des intellectuels français, en homme libre, reconnaît la grandeur lorsqu'il la rencontre et s’y rallie; il choisit, comme pour le souligner, cette maxime de Georg Wilhelm Friedrich Hegel pour épigraphe à son livre Les chênes qu’on abat :
« L'homme libre n’est point envieux ; il admet volontiers ce qui est grand, et se réjouit que cela puisse exister. » (2)
Genèse et originalité de l'œuvre
Au cours de la lecture, je suis souvent revenu plus haut pour vérifier qui parlait, tant la symbiose intellectuelle des deux hommes est saisissante. On redécouvre alors que l’ambition d’André Malraux, énoncée dans sa préface, n’était pas vaine.
Dès l’abord, celle-ci pose la singularité historique de l’ouvrage : jamais, dans toute l’histoire connue, un homme d’État n’a entretenu de véritable dialogue avec un grand artiste. Voltaire n’a pas reconstitué ses conversations avec Frédéric II de Prusse ; Denis Diderot n’a pas consigné ses échanges avec Catherine II de Russie ; François-René de Chateaubriand, qui aurait pu se rendre à Sainte-Hélène, préféra gagner Prague pour y visiter Charles X en exil. Ce livre vient ainsi combler un vide singulier dans l’histoire.
Malraux précise que, le rapporter n'étant pas négligeable, ce livre n’est pas une audience, mais un entretien ; il ajoute qu’il ne vise pas « une photographie du Général », mais « un Greco ».
La préface s’achève sur la scène des funérailles à Colombey-les-Deux-Églises, le surlendemain de la mort du Général. Une paysanne en châle noir force le cordon des fusiliers marins en criant que Charles de Gaulle avait dit « tout le monde ». Malraux demande au marin de la laisser passer : « ça ferait plaisir au général — elle parle comme la France.» Le marin pivote sans un mot.
À Paris, sur les Champs-Élysées, une multitude silencieuse portait des marguerites ruisselantes de pluie, « que la France n’avait pas apportées depuis la mort de Victor Hugo ».
La France, le contrat
La scène d’ouverture de l’entretien se distingue par une précision remarquable : nous sommes le jeudi 11 décembre 1969, à Colombey-les-Deux-Églises. Charles de Gaulle et André Malraux se retrouvent dans l’intimité de La Boisserie, entourés de livres — parmi lesquels les œuvres complètes de Henri Bergson, ami de la famille, ainsi que celles de Malraux lui-même.
De Gaulle ouvre l’entretien sur une phrase lourde de sens :
« Cette fois, c’est peut-être fini. »
Il expose alors la nature singulière de son lien à la France — non aux Français, mais à la France elle-même, conçue comme une entité distincte. Il évoque une forme de contrat tacite : à chaque épreuve, la France l’appelait ; il répondait.
Malraux note que de Gaulle est à mille lieues de penser que la France l’a trahi au profit de ses successeurs :
«elle l’a trompé avec le destin — et peut-être avec les Français.»
Il appelle Français «ceux qui veulent que la France ne meure pas» : les marins de l'île de Sein arrivés à Londres avec les Canaques, les femmes qui cachaient les postes émetteurs de la Résistance, les prisonniers de Saint-Michel de Toulouse qui répondaient « Touristes ! » au gestapiste qui entrait en gueulant « Terroristes ! »
A la Libération, la faune politicienne me prenait pour un amateur. Et moi, qui pourtant la connaissais, j’étais déconcerté par son incapacité de savoir ce dont elle parlait. La Révolution ? Le seul révolutionnaire, c’était moi. Bien sûr, il y avait les communistes, pour qui le mot signifiait la prise du pouvoir par leur parti.
L'appel du 18 juin et la théorie de la guerre de Trente ans
Le Général a toujours été minoritaire. Ne l'a-t-il pas été chaque fois qu'il a pris la charge de la France ? Ne l'était-il pas le 18 juin, et maintes fois avec Churchill, et à coup sûr avec Amgot et les troupes d'Eisenhower ? Qu'a-t-il fait toute sa vie, sinon contraindre les Français à finir par reconnaître la France ?
Car pour de Gaulle, le 18 juin n'est pas un acte isolé, c'est le moment central d'une guerre de Trente ans commencée en 1914 : Foch, Clemenceau, de Gaulle, c'est la même chose. Malraux souligne que cet appel a suffi, en quelques jours, à signifier autre chose que la création d'une légion étrangère : « La force des prophètes d'Israël, c'était de proclamer la vérité quand elle avait tout contre elle. » Quand de Gaulle a dit à René Cassin, à Londres, devant deux tables en bois blanc : « Nous sommes la France » — c'était irréfutable.
Le général l'a dit lui-même : « J'ai été la Résistance de la France. J'ai accueilli tout le monde. Sinon, j'aurais été le chef d'un parti en exil. »
La guerre d'Algérie — du péril fasciste à la vocation universelle
C'est l'un des paradoxes les plus saisissants du gaullisme : l'homme que la gauche accusait de fascisme en 1958, allait faire accepter la décolonisation — conséquence naturelle de la victoire sur les nazis — que ni les socialistes ni les communistes n'avaient osé mener à terme. De Gaulle en est parfaitement conscient et le dit sans détour : « En 1958, vous savez bien que nous étions fascistes. »
C'est précisément depuis cette posture inextricablement dangereuse pour l'avenir de la France qu'il l'a propulsée dans une ère nouvelle postcoloniale. Malraux en donne la clé dans le récit du Conseil des ministres qui suivit les accords d'Évian:
«Le Général avait l'habitude de donner la parole en commençant par les plus jeunes — mais ce jour-là, il passa de droite à gauche, ce qui fit parler Malraux le premier, « pas par hasard ». Malraux dit alors que le dédommagement des Français d'Algérie coûterait moins qu'une guerre sans fin, mais que la vraie question était de savoir si ce que signifiait la France pour le monde était conciliable avec cette guerre. Michel Debré défendit passionnément le point de vue contraire, que Jacques Soustelle avait défendu amèrement. Après deux heures d'exposés, de Gaulle conclut d'une seule phrase : « Le destin de la France ne coïncide pas nécessairement avec les intérêts des Français d'Algérie. » La guerre d'Algérie était finie — et les attentats de l'OAS allaient commencer.. »
Ce choix, de Gaulle l'avait préparé de longue date, à sa manière oblique. À Malraux il avait dit : « L'Algérie restera française comme la France est restée romaine. Mais soyez prudent ! » À Louis Martin-Chauffier, il avait été plus direct dès 1958 : « Nous quitterons l'Algérie. » Il tenait plusieurs fers au feu simultanément — n'en tirant, le moment venu, que celui qui servait le destin de la France. Il avait choisi ce jour-là l'âme de la France contre tout le reste, et d'abord contre lui-même.
Pour le Tiers-Monde, cette décision fit de lui l'incarnation de l'indépendance universelle — non une France Über alles, mais la France qu'avaient aimée tant de nations. L'instituteur mexicain qui dit à Joxe « Adieu, serviteur d'un héros ! » n'approuvait pas une politique : il saluait un homme qui avait incarné un rêve préexistant — celui de l'appel du 18 juin, un appel universel dont aucun peuple ne devrait être privé.
La grandeur, la solitude, la foi
L’idée de grandeur chez Charles de Gaulle est inséparable de l’austérité, de l’indépendance et d’un refus du théâtre.
Au Chah d'Iran, qui lui demandait conseil, il répondit :
« ...Je n’ai qu’une suggestion à vous faire, mais elle compte : Mettez toute votre énergie à rester indépendant. »
Sa propre définition en condense l’exigence : « La grandeur est un chemin vers quelque chose qu’on ne connaît pas. »
Et sa règle pratique, souvent répétée, en donne la méthode :
« Quand tout va mal et que vous cherchez votre décision, regardez vers les sommets ; il n’y a pas d’encombrements. »
Pour le Général, la grandeur est d’abord une solitude — mais « une solitude où il n’était pas seul ». C’est à partir d’une foi qu’il a relevé la France. André Malraux observe qu’il sait — ou ressent avec une intensité extrême — que l’agonie de la France ne tient pas à l’affaiblissement des raisons de croire en elle, mais à « l’impuissance à croire en quoi que ce soit ».
La participation, Mai 68
La participation était, selon de Gaulle, un « symbole ». Comme la révolution agricole, la participation était un moyen de réveiller le pays, de le secouer.
« La justice sociale se fonde sur l'espoir, sur l'exaltation d'un pays, non sur les pantoufles. »
En votant non en 1969, la France n'a pas écarté les régions ou le Sénat : elle a écarté ce que symbolisait la participation.
De Gaulle, personnage international presque légendaire
André Malraux tente de comprendre l’enthousiasme des gens, à travers le monde entier, pour « un homme dont ils n’auraient pas situé la France sur une carte ». Il en vient à cette conclusion : de Gaulle appartient à l’imaginaire collectif universel.
« Son action ne vient pas des résultats qu’il atteint, mais des rêves qu’il incarne et qui lui préexistent. »
Pour le tiers-monde, il incarne l’indépendance, non une France Über alles. Malraux situe son prédécesseur non parmi les hommes politiques, mais chez Victor Hugo.
De Gaulle répond avec son demi-rire :
« Au fond, mon seul rival international, c’est Tintin ! Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands. On ne s’en aperçoit pas, à cause de ma taille. »
La mort d’Anne et le sens de la vie
Un passage d’une rare intimité : de Gaulle se tourne instinctivement vers le cimetière de Colombey-les-Deux-Églises, où repose sa fille Anne de Gaulle, atteinte de trisomie, morte à vingt ans. Il murmure : « La mort de ceux que l’on a aimés, on y pense, après un certain temps, avec une inexplicable douceur. » Jamais il ne lui a parlé d’elle, sauf d’une façon tendrement allusive. Malraux pressent qu’Anne a joué un rôle profond dans sa vie : à Londres, c’est en la tenant par la main qu’il réfléchissait. Plus tard, évoquant sa propre fin, il dira :
« Je serai enterré avec Anne. »
Sur la mort et le sens de la vie, le dialogue s’approfondit. De Gaulle confie :
« La mort, vous savez ce que c’est ? C’est un sommeil ; mais l’idée de la mort m’impose le vrai problème métaphysique, celui du sens de la vie. » ...
La foi, un domaine secret
De Gaulle interroge André Malraux : « Pourquoi parlez-vous comme si vous aviez la foi, puisque vous ne l’avez pas ? »
Malraux répond : « Ernest Renan n’était pas idiot. »
De Gaulle : « Cela dépendait des jours »,
Malraux relève alors cette tension singulière : chacun semble prêter à l’autre une forme de foi qu’il ne se reconnaît pas lui-même.
L'Église fait partie de sa vie, mais il dit au pape : « Et maintenant, Saint-Père, si nous parlions de la France ? »
Sa foi est une donnée, comme la France — profonde, mystérieuse, rarement mise en mots.
Yvonne de Gaulle — la discrétion, la bravoure
Malraux raconte que sa sympathie pour Madame de Gaulle grandit quand Il apprend un jour que, lors de l'attentat du Petit-Clamart en août 1962, où des membres de l'OAS criblèrent de balles la voiture présidentielle, Mme de Gaulle avait quitté le véhicule sans un mot, rejetant simplement les éclats de verre tombés sur son épaule et remettant son chapeau en place. Ce geste d'une sobriété absolue, sans plainte ni théâtre, suffit à Malraux pour qu'il cesse de la voir comme une étrangère à sa relation avec le Général.
À Colombey, lors de cette journée de décembre 1969, il retrouve une femme transformée. Loin de l'Élysée — qu'elle évoque, dit-il, « comme elle parlerait d'un camp de concentration » —, elle a rajeuni au point que Malraux discerne le jeune visage qui aima jadis le capitaine de Gaulle. Elle rayonne d'une joie contagieuse, inséparable, de la sérénité retrouvée du Général lui-même.
Sur la table trônent des jeux de patience en fil de fer, ces enchevêtrements qu'il faut débrouiller : « C'est lui qui s'entraîne pour dimanche. Maintenant, il est plus fort que tous ses petits-enfants… »
Le déjeuner : Napoléon, Kennedy, Bourguiba, le monde
Lorsqu’ils passent à table, c’est comme un entracte, le ton change. La conversation devient légère, s'élargit à l'histoire universelle, aux anecdotes, avec une désinvolture familière que Malraux n'a jamais connue à l'Élysée.
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Napoléon :
Le Général demande à Malraux : « Où en êtes-vous avec l'Empereur ? » Malraux répond : « Un très grand esprit, et une assez petite âme. » La spiritualité a toujours été étrangère à Napoléon. « Les grands conquérants sont rarement interrogés par le sens de la vie : Alexandre, César, Gengis, Timour... Quand ils sont venus devant Dieu, je suppose qu'il les a tous envoyés au catéchisme. » À partir de 1813, « à force de frapper, il a brisé l'épée de la France ». Sa Grande Armée n'était plus française — et les Français sentent qu'il était vainqueur quand il commandait l'armée française, et vaincu quand il commandait la Grande Armée. Conclusion : « Ne marchandons pas la grandeur. Pour la France, il devait exister. C'est un peu comme Versailles : il fallait le faire. » -
Kennedy et les États-Unis :
Kennedy voulait régler les problèmes de l'Europe et de l'Asie par décision américaine unilatérale. Malraux lui répond que « la défense nationale est la volonté de se défendre » et que la puissance est une chose, l'Histoire en est une autre. De Gaulle : « Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté des autres. » Et : « Les Français sont toujours capables d'inventer on ne sait quoi : ils ont bien inventé le général de Gaulle ! » -
La jeunesse et la crise de civilisation :
Que veulent les hippies, les contestataires ? « Un mode de vie. » Leur idéologie ne leur est pas essentielle : les zazous se réclament de l'existentialisme, les hippies de Gandhi, les contestataires de Che Guevara. De Gaulle : « Le drame des étudiants n'est aucunement un drame universitaire, c'est une crise de civilisation. » Malraux ajoute : « Aucune civilisation ne peut vivre sans valeur suprême. Ni peut-être sans transcendance... Pourquoi conquérir la Lune, si c'est pour s'y suicider ? »« Je veux bien qu'une civilisation soit sans foi, mais je voudrais savoir ce qu'elle met à la place, consciemment ou non. »
Le gaullisme, les adversaires, l'histoire
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Le gaullisme : définition
De Gaulle interroge : « C'est vous qui avez imposé le mot gaullisme, non ? » Malraux répond que c'était, pendant la Résistance, « les passions politiques au service de la France, en opposition à la France au service des passions de droite ou de gauche ». De Gaulle précise : dès qu'il a rencontré les politiciens rassemblés, il a senti leur hostilité unanime, non parce qu'ils croyaient à sa dictature, mais parce qu'il représentait l'État. « L'État est le diable, parce que s'il existe, eux n'existent plus. Ils perdent ce à quoi ils tiennent avant tout, et qui n'est point l'argent, mais l'exercice de leur vanité. »
Son seul adversaire réel : « l'argent ». Sa conviction la plus profonde : « La conception de la lutte des classes est une conception puissante, je n'en disconviens pas — mais contraire à ce qu'il y a de plus profond en moi : je ne veux pas opposer, même pour triompher, je veux rassembler. » Et sa sentence la plus amère : « J'ai eu tout le monde contre moi, chaque fois que j'ai eu raison. » -
Staline et Mao
Malraux évoque Staline chez Gorki : « narquois et farfelu ». Il était gouverné par « une passion statistique » : si l'on tue tous ceux qui ont connu ceux qui ont connu, on atteindra les vrais coupables. L'innocence des victimes ne l'intéressait pas. À Boukharine, qui lui dit : « Pour régler la question des koulaks, selon ta théorie, il faudrait en tuer huit millions. » ; il répond : « Et alors ? »
De Gaulle rappelle la scène rapportée du Kremlin : Staline, croyant être seul, couvre de ses deux mains de grandes parties du globe terrestre, puis d'une seule main l'Europe, et murmure : « C'est petit, l'Europe… » Sur Mao, les mots de Chou En-lai : « Les hommes ne peuvent être cousus dans un pantalon uniforme, sous peine de n’être plus que des soldats ! » « Il est la dictature et aboutit au capitalisme. » -
Le legs
Il veut que ses mémoires soient son legs pour ceux qui ne sont pas encore nés. « Le mémorial est irremplaçable ». « Ce que nous avons fait va se transformer, et je veux qu'il existe un témoignage : Voici ce que j'ai voulu. Cela, non autre chose. » Il sait que les partis reviendront après lui et « leur régime de malheur » — mais ils finiront par s'embrasser. « Si un nouveau sursaut doit se produire, il continuera ce que j'ai fait, et non ce qu'on aura fait après moi. » Il répète à plusieurs reprises qu’il compte aussi sur le témoignage de Malraux. -
La fin d’un monde et la croix de Lorraine
La conversation touche à sa conclusion. De Gaulle disperse sans s'en apercevoir les cartes à jouer sur la table verte et regarde tomber la neige de l'Austrasie. « Gandhi, Churchill, Staline, Nehru, même Kennedy, c'est le cortège des funérailles d'un monde ! » Puis : « On dressera une grande croix de Lorraine sur la colline qui domine les autres. Tout le monde pourra la voir, et comme il n'y a personne, personne ne la verra. Elle incitera les lapins à la résistance. »
« La vraie démocratie est devant nous, non derrière : elle est à créer. »
Les derniers mots et le départ
À la porte, en raccompagnant ses visiteurs vers la voiture aux pneus cloutés, de Gaulle dit, comme s'il voulait retrouver l'essentiel : « Souvenez-vous de ce que je vous ai dit : j'entends qu'il n'y ait rien de commun entre moi et ce qui se passe. » Puis sa conclusion politique ultime : « Au contraire de ce que pensent les politiciens, les politiciens ne font rien : ils rassemblent des terres, en attendant de les perdre, et ils défendent des intérêts, en attendant de les trahir. Le destin s'accomplit par d'autres voies. »
Il regarde les premières étoiles dans un grand trou de ciel, à gauche des nuages : « Elles me confirment l'insignifiance des choses. »
Dans la voiture qui s'éloigne, Malraux pense aux promenades avec Anne, aux maquis, aux parachutes multicolores, aux camps d'extermination, aux drapeaux blancs aux fenêtres des villes allemandes. Il conclut : « Seul à Colombey entre le souvenir et la mort, comme les grands maîtres des chevaliers de Palestine devant leur cercueil, il est encore le grand maître de l'Ordre de la France. »
Notes
- (1) MALRAUX, André, Les Chênes qu'on abat…, Paris, Gallimard, 1971, 235 p. ↩
- (2) Hegel, La Raison dans l’histoire : cette phrase souligne que le progrès historique s'incarne dans des figures d'exception qui portent l'esprit de leur temps. Elle est au cœur de la théodicée hégélienne, où la reconnaissance de la grandeur permet de réconcilier l'individu avec le réel et le cours du monde. ↩